Le cahier de l'absence, roman. Par Philippe Dubreuil
     
 

Extraits

Roman sur la grande guerre

Du Carnet de Rose

1er août 1914 – Georges est parti ce matin. Il s’est engagé. 47 ans. Installer et entretenir les réseaux de téléphonie et de télégraphie dans les zones de combat. Nous avons quitté notre appartement de la rue Jean Daudin. « Rester à Paris est trop  dangereux » : il est ainsi mon mari, protecteur et prudent, presqu’à l’excès. Moi aussi je suis inquiète, même si l’on dit que cette guerre-là ne va pas durer, que les hommes vont bientôt revenir. Il n’empêche. Comme beaucoup d’autres femmes, je n’y croirai que lorsqu’il sera revenu. Les hommes, ils rêvent toujours un peu, les femmes, surtout les mères, sont plus concrètes. Nous sommes partis chacun de notre côté, lui à la guerre à l’Est, moi et les enfants, à la campagne, dans le Centre, à Argenton sur Creuse. Nous sommes dans le train. J’ai sorti mon cahier de notes. Je vérifie si j’ai bien pris tout ce qu’il m’avait conseillé. Maintenant, j’y ajouterai mes pensées ! Je ne sais pas quand nous nous retrouverons, ni quand je reviendrai chez moi à Paris. J’y ai laissé toutes mes affaires. Je n’ai pris que des vêtements d’été.

 

Une lettre de Georges et la réaction de Rose

21 août 1914 - En revenant ce matin de quelques courses, Coumimi a crié quand j’étais encore au bout de la rue « Viens vite, tu as une surprise ». J’ai compris et pressé le pas, presque couru. Enfin je l’avais cette première lettre. Je n’osais pas l’ouvrir. Tous me dévisageaient. « Excusez-moi » et je suis vite partie dans ma chambre. Je voulais être seule dans la douce intimité de cette première lettre.

Chalons-sur-Marne, le 15 août 1914.

Mon cher Mignon

Bien que je ne sois pas accablé de travail, je n’ai pas encore pris le temps de t’écrire, heureusement que j’ai pu converser avec toi au téléphone et entendu ta chère voix avec une netteté qui n’était pas réciproque. Je me trouvais en ce moment dans un service dont l’appareil était absolument mauvais et je ne pouvais le quitter.

Comme je te l’ai dit, ma santé est très bonne ; j’ai téléphoné à Paul. Il s’ennuie, dit-il, ayant peu à faire et les ressources d’une ville en état de siège étant maigres. Il va recevoir des galons de lieutenant, je l’ai félicité. Pour moi je ne sais rien encore, il me sera probablement attribué 3 galons. C’était mon sort ! Le malheur c’est qu’on ne peut se faire habiller, faute d’étoffe, de doublure et surtout d’ouvriers. Enfin nous verrons bien !

La ville de Châlons est agréable ; c’est dans le genre de Bourg en Bresse, en plus grand et plus riche, beaucoup d’habitants, de belles maisons bourgeoises et un grand parc jardin qu’il serait  bon de fréquenter si ce n’était pas dans de si tristes circonstances. En outre il y a une grande rue avec d’assez beaux magasins. La circulation s’y porte et est en ce moment très active en raison des nombreux officiers qui sont attachés au corps de la 6ième Armée et de tout l’aria des services de manutention et d’intendance qui en sont la conséquence.

A 6 heures du soir la circulation est difficile bien qu’il n’y ait pas une seule voiture privée sauf les autos de la Croix Rouge. Voilà une chose qui se développe ! On ne peut faire un pas sans rencontrer un monsieur, plus rarement une dame, avec le fameux brassard, et puis il y a aussi les médecins militaires, les pharmaciens, les vétérinaires.

L’autre jour au restaurant, je sens tout à coup un parfum qui n’était pas celui de cuir et de corps auquel on est aujourd’hui habitué. C’était une dame habillée en infirmière, costume tout blanc et bonnet avec voile, qui entrait accompagnée d’un officier, sa femme sans doute. La coquetterie féminine ne devant jamais perdre ses droits, je détaille la dite dame : les cheveux coupés en frange correcte débordant régulièrement du petit bonnet de lingerie, les pieds minces étaient dans des souliers blancs bien entendu, mais avec un boucle de strass et des talons de 10 cm lui donnaient l’allure glissée que tu cherches à attraper. Il doit être bon de se faire soigner par une si belle personne, si bien attifée ; j’imagine d’ailleurs qu’il lui faudra aussi quelqu’un pour la servir et la soigner !

Ceci m’amène tout naturellement à parler de ma vie matérielle ; elle est assurée. Il y a ici au service technique 2 inspecteurs, l’un est Launay ancien commis à la recette de Besançon qui se rappelle bien de toi et m’a demandé de vos nouvelles à tous y compris de ton frère Louis dont il ignorait le décès.

L'autre inspecteur est Mr Chevalot. Il s’est montré parfait d’humanité et m’a offert de me loger. Ne sachant trop où aller, j’ai accepté et c’est de chez lui que je t’écris. Mr. Chevalot. vit avec sa belle-mère et sa belle-sœur non mariée, il n’a pas d’enfant. Ce sont des gens du pays très à leur aise ce qui diminue ma confusion de me laisser ainsi héberger. On cause en famille le soir et le temps semble moins long. J’occupe tout le premier étage de la maison car ils mangent et se couchent au rez-de-chaussée avec la belle-mère âgée qui a un peu peur au milieu de tout ce mouvement de soldats.

Voilà pour le logement. Pour les repas j’essaie un peu toutes les maisons qui se valent. La nourriture est aussi bonne que peu recherchée et on fait la queue pour rentrer dans une salle où on accueille habituellement 20 personnes alors qu’on en loge actuellement une centaine qui tous appellent les serveuses et les gamins qui affolés ne savent plus à quel client il faut servir quel plat ! On reste ainsi une heure à table à attendre.

C’est curieux de voir dans ces salles tous les grades confondus, un simple soldat voisine avec un général et un colonel passe les plats au caporal qui est à côté de lui. Et des galons et des décorations et des couleurs, des bleus clairs, foncés, noirs, des bleus de France, des rouges … c’est le kaléidoscope ordinaire qui fait battre le cœur des demoiselles et nous écrase, nous simples civils, pour qui un habit de chez Curjon constitue tout le prestige extérieur.

Mais ces uniformes sont portés par des vieux corps ; ce sont des officiers de réserve, des anciens de l’active qui aujourd’hui sont dans les dépôts, usés, fatigués, avec des ventres enflés ou d’une maigreur squelettique. Les joues tombent, le cou fait des plis autour du col en crin, toute la décrépitude de la soixantaine se montre plus navrante peut-être que si elle se dissimulait sous un veston démocratique et un chapeau melon.

Ce qui est étonnant, c’est la familiarité qui tout de suite se montre, le besoin de causer de la chose qui, pour tout le monde, est une idée fixe. Alors qu’en temps ordinaire on resterait gourmé sans se dire une parole, aujourd’hui on cause avec tout le monde et c’est pour dire et s’entendre dire qu’on va leur en foutre une raclée, que Guillaume bientôt … Les pronostics sont toujours les mêmes et comme on n’est nullement renseigné, les journaux n’arrivant pas régulièrement, on brode sur des racontars plus ou moins vraisemblables.

T’ai-je dit que les prix de l’existence étaient élevés : je paye chaque repas 3 francs et impossible d’avoir la moindre réduction. Jeudi je suis allé à Ste Menehould pour une installation. En revenant j’étais dans le train qui ramenait des blessés des combats de Spincourt et de Mangiennes. Il n’y avait rien de très grave, des balles dans les membres n’ayant pas fait de ces affreuses blessures sur lesquelles le cœur se soulève d’horreur. On renvoyait tous ces éclopés après un premier pansement dans des hôpitaux d’arrière à Troyes et à Reims. Ils étaient dans des wagons ordinaires couchés ou étendus sur les banquettes, voire même sur les planchers, des paquets de ouate enveloppant la jambe, la tête ou le bras leur donnaient un aspect plutôt lamentable bien qu’ils ne se plaignissent pas.

Pendant 12 à 14 heures ils ont ainsi voyagé dans un train omnibus par une chaleur à faire cuire les œufs. Aux gares des personnes charitables offrent de l’eau mais on est bien plus froid par ici et combien loin on est des enthousiasmes de la mobilisation début août. Serait-on déjà las ?

En terminant je t’annonce une nouvelle qui je suppose va te faire plaisir. Mr. S., mon directeur à Paris, vient de me téléphoner qu’il me proposait pour la Légion d’Honneur ! Hein ! Qu’en dis-tu ? Ce n’est tout de même pas sans émotion qu’on apprend des nouvelles de ce genre et j’ai eu quelques peines à remercier d’une manière distincte.

Il est vrai que je venais déjà de ressentir une violente émotion. En cherchant mon papier à lettre pour t’écrire, j’ai trouvé glissé à l’intérieur la photographie de mes chers enfants Je l’ai embrassée avec quel serrement de cœur tu le devines et je l’ai mise dans mon portefeuille.

Je te remercie de l’intention si bonne mais je me demande si tu as bien fait. Maintenant, toujours, je regarderai la chère image et il ne faut pas y penser cependant. C’est trop triste de réfléchir à de pareilles séparations et c’est encore trop frais pour que mon esprit y soit habitué.

Je n’ai pas le portrait de mon amie ; j’ai cependant toujours présente dans les yeux la silhouette chère entre toutes de celle vers qui vont toutes mes pensées, de celle que j’aime tous les jours un peu plus, de la petite mignonne que tu es et que j’embrasse tendrement, follement comme je l’aime.

Ton Georges.


             Quelle belle lettre ! Et longue ! Je l’ai relue 3 fois. C’était comme si soudain il m’enlaçait et me couvrait de baisers. Ses phrases étaient ses mains qui me caressaient. « Mignon, Mignonne, Aimée » j’aime bien, parfois il dit « Petit enfant » j’aime moins. Je pensais pleurer. Je n’ai pas pleuré ni ri non plus. Je me suis retrouvée dans notre quotidien, serein et bien organisé, même si ce qu’il a écrit me semblait extraordinaire et par endroit plaisant. Avec cette histoire de pas glissés, il se moque ! »

 

 

Le cahier de l'absence • Philippe Dubreuil • dubreuil.philippe@club-internet.fr


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